dimanche 28 juillet 2019

De sable et de sang


C’est sans doute le 75e anniversaire du débarquement qui fait que les villes, villages et bourgs de la côte de Nacre se sont parés de leurs plus beaux atours en cet été 2019. Sauf que les musées, eux, sont toujours là. Peu importe l’anniversaire souligné.

Comme il se doit, on a commencé notre journée par le Centre Juno Beach, lieu qui rend hommage aux 45 000 Canadiens qui ont perdu la vie pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur ce nombre, 5 500 au cours de la bataille de la Normandie, en juin et juillet 1944. On ne savait pas trop à quoi s’attendre de ce centre, mais puisqu’il fallait en choisir un, on a décidé d’aller voir les Canadiens (qu’on saurait plus modestes que les Américains). Ce fut un bon choix!


On a d’abord été accueillies par Véronic, une jeune Franco-manitobaine venue travailler à Juno pour sept mois. Comme les six autres guides qui travaillent avec elle. Pour être choisie, elle devait être étudiante à l’université (ou avoir un diplôme depuis moins de trois ans) et avoir moins de 30 ans. Comme le centre est une réalisation des vétérans de la guerre (un truc indépendant du gouvernement, même s’il y a mis un peu d’argent!), ces derniers tenaient absolument à que ce soit des jeunes qui soient des guides… Des jeunes qui ont le même âge qu’eux alors qu’ils débarquaient sur les plages de Normandie, en sachant qu’ils risquaient à tout moment d’être tués.
Notre guide, Patrick, est Franco-ontarien. C’est lui qui a accompagné le groupe dans les deux bunkers situés près de la plage en nous expliquant que le premier bunker, construit en 1941, était beaucoup plus «léger» parce que les Allemands ne sentaient pas le besoin de se protéger: ils étaient les envahisseurs et avaient gagné la bataille contre la France. C’est à partir de 1942, après le raid sur Dieppe, que les Allemands ont commencé à construire des bunkers de défense, beaucoup plus solides et stratégiques. On a aussi appris qu’il existait un catalogue avec différents modèles de bunkers. Selon les besoins en attaque ou en défense, selon l’endroit où il serait érigé, les Allemands pouvaient choisir le bunker parmi une centaine de différents modèles! T’sais, quand c’est rendu que tu penses le bunker en fonction des meubles ou de la déco…
Parce que des bunkers, il y en avait! Patrick a expliqué que le Mur de l’Atlantique (qui allait du nord de la Norvège jusqu’à la frontière franco-espagnole – avec, forcément, un tiboutte au Danemark) était comme une corde qui protégeait l’Europe d’une éventuelle invasion américaine et que, pour que la corde soit efficace, il fallait faire des nœuds à des endroits stratégiques. C’est pour ça que les bunkers (les Allemands auraient dit des blockhaus) de Courseulles-sur-Mer portent le numéro 31. On a aussi appris que ces blockhaus ont été construits par des Français qui devaient travailler pour l’ennemi; alors, quand ils le pouvaient, ils sabotaient discrètement un toutipeu les installations…



Le Centre nous apprend la place des Canadiens dans le débarquement de Normandie. Des films –très touchants il va sans dire– donnent la parole à des vétérans qui racontent leur vie pendant et après la guerre. Certains ont été un peu traumatisés de ne pas se laver, se raser ou changer de vêtements pendant 55 jours après le débarquement, pendant la durée de la bataille de Normandie. D’autres ont expliqué que, pendant la guerre, ils savaient «qui ils étaient» alors que le retour à la vie civile a été extrêmement difficile. Un vétéran a expliqué sa vision de la vie: «C’est par hasard que je suis né qui je suis. Que je suis né au Québec, avec le nom que j’ai. Le juif que j’ai croisé est aussi né par hasard. Je n’ai pas à le juger sur qui il est, sur son nom ou sa religion…» Disons que ça fait réfléchir.
L’exposition temporaire, dans le musée, raconte la place des femmes dans la vie civile pendant la guerre. Si on a tendance à se rappeler des faits d’armes des soldats et des généraux, on oublie trop souvent la place des civils dans la guerre, en particulier celle des femmes. Derrière le front, elles s’occupaient des enfants, de la famille proche et éloignée, faisaient pousser de quoi manger, tricotaient et cousaient des vêtements à la fois pour les soldats éloignés et la famille. Pendant la bataille de Normandie, des milliers de civils ont fui la région… et ne sont jamais revenus. Sur les 60 millions de morts de la Seconde Guerre mondiale, environ 45 millions sont des civils… C’est le premier conflit qui fait plus de victimes civiles que militaires. Y’a vraiment pas de quoi se réjouir.

Plus loin sur la côte, on s’est arrêtées à Arromanches. On n’a pas voulu voir le film en 360o, après avoir versé quelques larmes à la fin de la visite de Juno. Ça ne nous tentait pas vraiment d’être imprégnées du débarquement, des tirs incessants, du bruit des avions et des bombes. On s’est contentées de regarder au loin: dans la Manche, des restes du port artificiel construit par les alliés dès la plage sécurisée par les soldats. L’opération PLUTO (Pipe-Line Under The Ocean), mise en place par les Anglais, a permis de faire transiter des millions de litres d’essence (nécessaires pour les véhicules des armées) par un pipeline sous la Manche, entre l’Angleterre et la France… Avec le port artificiel, c’est l’une des grandes réalisations du génie militaire qui a encore des répercussions aujourd’hui.





Encore un peu plus loin: Longues-sur-Mer. Malgré les bombardements du 5 juin, cinq blockhaus restent utilisables par les Allemands au matin du débarquement. Ils sont encore là aujourd’hui. Ils ressemblent aux bunkers qu’on a vus, l’été dernier, au Danemark. On pense qu’ils ont été pris dans le même catalogue…



Journée assez troublante, somme toute. On se promenait dans les villages et je pouvais imaginer les soldats essayer de se frayer un passage entre les maisons, se cachant dans des granges ou derrière des murs déjà détruits. Je pouvais sentir leur force, leur envie de foncer pour avancer, quoi qu’il arrive. Je pouvais imaginer les femmes cacher les enfants, les vieux… Je pouvais presque entendre les bombes, sentir l’odeur des cadavres…
 

Sur le char d'assaut, les mots de Prévert:
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu, d’acier, de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort, disparu
Ou bien encore vivant

«Rappelle-toi Barbara»
Jacques Prévert


Heureusement, le gazon a repoussé, les foins se font encore chaque été.



3 commentaires:

  1. À notre tour de remercier les normands pour ce devoir de mémoire qu'ils exercent. Lire la chronique de Patrick Lagacé dans l'édition de La Presse + du 30 juillet : La liberté un nom à la fois.

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    1. Chère (ou cher) anonyme,
      J'ai commencé ma journée avec la lecture de La Presse+ et la chronique de Patrick Lagacé m'a tiré des larmes. Oui, le devoir de mémoire est essentiel.

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    2. Ouin je n'ai pas compris pourquoi je suis "anonyme" sur cette page du blogue, alors que je suis correctement identifiée sur d'autres. (Sophie)

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