C’est le nombre de morts civiles pendant la Seconde Guerre
mondiale. Pour la première fois dans un conflit armé, plus de morts civiles que
militaires. Ça s’explique… Quand les avions ont lâché des bombes, ça tombait où
ça pouvait. La destruction des villes était une arme, d’une certaine façon,
parce qu’on visait des quartiers industriels ou des poches de résistance, de façon
à affaiblir le moral des habitants.
Depuis deux semaines, Stéphanie veut savoir comment les
civils ont vécu, comment ils ont plutôt survécu à ce massacre… Alors, on s’est
trouvé un musée pour ça. On est quand même chanceuses: le seul musée dédié aux
civils est à Falaise, à une heure de Lisieux.
Je le disais… On fait toujours plus de cas des pertes militaires
que des civiles. Même si les chiffres restent hasardeux (les archives ne sont
pas très précises et de nombreux corps ont disparu depuis…), les historiens s’entendent
sur le fait que la défunte URSS a eu autour de 16 millions de morts civiles, suivie
par la Chine, avec autour de 15 millions. En Allemagne, c’est 1,5 million. En
Pologne, autour de 5 millions. En France, 350 000. Dont un nombre
important lors de la bataille de la Normandie, justement. Dans beaucoup de cas,
toutefois, les gens peuvent mourir plusieurs mois plus tard, sans qu’on relie
nécessairement ce décès à la guerre. C’est ce que relate le Mémorial des civils
de Falaise.
Le musée est construit… sur les débris d’une maison
bombardée en 1944. En fait, la municipalité (et les gouvernements) avait décidé
de mettre le musée entre la mairie et le château. En commençant les excavations
pour construire, ils se sont rendu compte qu’il y avait des restes d’une maison
sous la terre. Pour qu’on puisse s’imprégner de cette découverte, un plancher
de verre a été construit pour qu’on voie ce qu’ils y ont trouvé. Ça a quelque
chose d’immensément troublant. Dans cette salle, on assiste à un court film sur
les étapes d’un bombardement aérien, avec le bruit, les tremblements… Ils
appellent ça «un film immersif». Ben, on est immergé, croyez-moi, même si on
sait qu’on va sortir de la salle dans quelques minutes. Le film, monté à partir
d’image d’archives anglaises, allemandes et françaises, est très troublant.
Parce qu’on sait que c’est vrai.
On commence la visite par la section dédiée à l’occupation
en Normandie: l’administration allemande, les Allemands qui réquisitionnaient
des chambres chez les habitants. De courts films donnent la parole à des
survivants qui sont âgés, aujourd’hui… mais qui n’ont rien oublié de ce qui s’est
passé entre 1940 et 1944 : « [Les Allemands] viennent souvent chez
nous, à vélo, pour nous demander du beurre ou des lapins », dira Jean
Chatel, qui a 5 ans quand les Allemands débarquent chez lui. La vie quotidienne
s’organise autour des tickets de rationnement, des enfants qui ne comprennent
pas trop ce qui se passe, des adolescents qui comprennent mais qui ne peuvent
rien faire, des femmes qui se font violer. La répression est sévère: «vous
serez fusillés si vous faites ceci ou cela…» Sur les murs du musée, on voit des
affiches où l’information était donnée aux habitants, des carnets de
rationnement, le manque de ressources, la pénurie d’à peu près tout, la place
des femmes. Comme les Normands essaient de vivre une vie un tant soit peu
normale, les jeunes continuent d’aller à l’école et les plus grands, au cinéma.
On assiste à quelques extraits de films de 1942 et 1943… films bien inoffensifs!
Cette apparente tranquillité n’empêchera pas la résistance
de s’organiser, de mettre sur pied un réseau de sabotage qui va se révéler bien
utile lors du débarquement. Cette apparente tranquillité n’empêchera pas non
plus les Allemands (et certains Français) d’identifier les juifs à déporter «à
l’est».
Les bombardements de 1944 ont été d’une violence inouïe. La
population se réfugie sous terre, dans les caves, où ils risquent de mourir
écrasés par le poids des gravats: «La nuit du 24 juillet, un bombardier
allemand largue ses bombes, l’une d’elles atterrit dans la cour. J’avais du plâtre
et des morceaux de verre dans mon lit. On n’y voyait rien», se rappelle Jean
Chatel. Et ça dure des semaines! Puis, une fois les Alliés bien débarqués
arrivent avec des centaines de milliers de véhicules, des tonnes et des tonnes
d’équipement. La libération, pour les Normands, a une saveur douce-amère. Oui,
la guerre se terminera après le débarquement de Normandie (qui fut un point
tournant), mais les bombardements ont tué tellement de gens et détruit
tellement de maisons et de quartiers industriels qu’ils ne savent plus comment
s’en sortir. De nombreuses villes normandes sont détruites à plus de 70%. Tous
les bombardements – et les destructions qui s’ensuivent – poussent les civils à
partir pour ailleurs… Tous ne reviendront pas en Normandie par la suite.
Les habitants qui prennent la parole dans les courts
extraits vidéos expliquent comment ils s’y sont pris pour reconstruire, brique
après brique. Les villes sont insalubres, privées de logements dignes de ce nom
et surpeuplées. En attendant la construction de nouvelles maisons, le pays tout
entier va traverser une grave crise du logement, d’autant plus que les soldats
vont rentrer du front…
Les civils n’ont pas toujours compris le retour des
militaires… comme les militaires ne comprenaient pas toujours les drames vécus
par les civils. Tous et chacun avait un drame à raconter. Toutefois, ce que m’a
dit un guide, c’est qu’en 1945, 1946 ou 1947, tous racontaient volontiers leur
drame. Mais les enfants de ces adultes en ont eu marre: «C’est qu’on a une
ville, une région, un pays à reconstruire et tout le monde a son drame. Alors,
on se tait et on travaille!» C’est pour ça que pendant une bonne vingtaine d’années,
les habitants n’ont pas vraiment parler de leurs misères et des drames qu’ils
vivaient. Et, à l’époque, les psy et le choc post-traumatique, ça ne faisait
pas partie de la vie… C’est pour ça qu’il faut attendre les petits-enfants qui
posent des questions : « Grand-papa, tu as vécu la guerre, qu’est-ce
que c’était? Et toi, grand-maman, qu’est-ce que tu as vécu? » Les enfants
ne voulaient pas en entendre parler, mais les petits-enfants, oui. C’est pour
ça que beaucoup de livres, de films, de musées ont vu le jour à la fin des
années 70 et au début des années 80.
J’ai quand même fait mon cours d’histoire du XXe
siècle en 1980-1981. Je suis marquée depuis ce temps. En fait, depuis l’année d’avant, alors que
mon prof d’enseignement religieux (oui, oui) m’avait fait lire Au nom de
tous les miens, de Martin Gray. Depuis, je ne compte plus le nombre de
livres que j’ai lus sur le sujet de la Deuxième Guerre. Mais encore tout plein
que je n’ai pas lus.
Bon. J’essaierai de faire plus léger demain.
Aucun commentaire:
Publier un commentaire