mercredi 31 juillet 2019

35 millions


C’est le nombre de morts civiles pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour la première fois dans un conflit armé, plus de morts civiles que militaires. Ça s’explique… Quand les avions ont lâché des bombes, ça tombait où ça pouvait. La destruction des villes était une arme, d’une certaine façon, parce qu’on visait des quartiers industriels ou des poches de résistance, de façon à affaiblir le moral des habitants.
Depuis deux semaines, Stéphanie veut savoir comment les civils ont vécu, comment ils ont plutôt survécu à ce massacre… Alors, on s’est trouvé un musée pour ça. On est quand même chanceuses: le seul musée dédié aux civils est à Falaise, à une heure de Lisieux.
 
Je le disais… On fait toujours plus de cas des pertes militaires que des civiles. Même si les chiffres restent hasardeux (les archives ne sont pas très précises et de nombreux corps ont disparu depuis…), les historiens s’entendent sur le fait que la défunte URSS a eu autour de 16 millions de morts civiles, suivie par la Chine, avec autour de 15 millions. En Allemagne, c’est 1,5 million. En Pologne, autour de 5 millions. En France, 350 000. Dont un nombre important lors de la bataille de la Normandie, justement. Dans beaucoup de cas, toutefois, les gens peuvent mourir plusieurs mois plus tard, sans qu’on relie nécessairement ce décès à la guerre. C’est ce que relate le Mémorial des civils de Falaise.
Le musée est construit… sur les débris d’une maison bombardée en 1944. En fait, la municipalité (et les gouvernements) avait décidé de mettre le musée entre la mairie et le château. En commençant les excavations pour construire, ils se sont rendu compte qu’il y avait des restes d’une maison sous la terre. Pour qu’on puisse s’imprégner de cette découverte, un plancher de verre a été construit pour qu’on voie ce qu’ils y ont trouvé. Ça a quelque chose d’immensément troublant. Dans cette salle, on assiste à un court film sur les étapes d’un bombardement aérien, avec le bruit, les tremblements… Ils appellent ça «un film immersif». Ben, on est immergé, croyez-moi, même si on sait qu’on va sortir de la salle dans quelques minutes. Le film, monté à partir d’image d’archives anglaises, allemandes et françaises, est très troublant. Parce qu’on sait que c’est vrai.

On commence la visite par la section dédiée à l’occupation en Normandie: l’administration allemande, les Allemands qui réquisitionnaient des chambres chez les habitants. De courts films donnent la parole à des survivants qui sont âgés, aujourd’hui… mais qui n’ont rien oublié de ce qui s’est passé entre 1940 et 1944 : « [Les Allemands] viennent souvent chez nous, à vélo, pour nous demander du beurre ou des lapins », dira Jean Chatel, qui a 5 ans quand les Allemands débarquent chez lui. La vie quotidienne s’organise autour des tickets de rationnement, des enfants qui ne comprennent pas trop ce qui se passe, des adolescents qui comprennent mais qui ne peuvent rien faire, des femmes qui se font violer. La répression est sévère: «vous serez fusillés si vous faites ceci ou cela…» Sur les murs du musée, on voit des affiches où l’information était donnée aux habitants, des carnets de rationnement, le manque de ressources, la pénurie d’à peu près tout, la place des femmes. Comme les Normands essaient de vivre une vie un tant soit peu normale, les jeunes continuent d’aller à l’école et les plus grands, au cinéma. On assiste à quelques extraits de films de 1942 et 1943… films bien inoffensifs!


Cette apparente tranquillité n’empêchera pas la résistance de s’organiser, de mettre sur pied un réseau de sabotage qui va se révéler bien utile lors du débarquement. Cette apparente tranquillité n’empêchera pas non plus les Allemands (et certains Français) d’identifier les juifs à déporter «à l’est».

Les bombardements de 1944 ont été d’une violence inouïe. La population se réfugie sous terre, dans les caves, où ils risquent de mourir écrasés par le poids des gravats: «La nuit du 24 juillet, un bombardier allemand largue ses bombes, l’une d’elles atterrit dans la cour. J’avais du plâtre et des morceaux de verre dans mon lit. On n’y voyait rien», se rappelle Jean Chatel. Et ça dure des semaines! Puis, une fois les Alliés bien débarqués arrivent avec des centaines de milliers de véhicules, des tonnes et des tonnes d’équipement. La libération, pour les Normands, a une saveur douce-amère. Oui, la guerre se terminera après le débarquement de Normandie (qui fut un point tournant), mais les bombardements ont tué tellement de gens et détruit tellement de maisons et de quartiers industriels qu’ils ne savent plus comment s’en sortir. De nombreuses villes normandes sont détruites à plus de 70%. Tous les bombardements – et les destructions qui s’ensuivent – poussent les civils à partir pour ailleurs… Tous ne reviendront pas en Normandie par la suite. 


Les habitants qui prennent la parole dans les courts extraits vidéos expliquent comment ils s’y sont pris pour reconstruire, brique après brique. Les villes sont insalubres, privées de logements dignes de ce nom et surpeuplées. En attendant la construction de nouvelles maisons, le pays tout entier va traverser une grave crise du logement, d’autant plus que les soldats vont rentrer du front…  

Les civils n’ont pas toujours compris le retour des militaires… comme les militaires ne comprenaient pas toujours les drames vécus par les civils. Tous et chacun avait un drame à raconter. Toutefois, ce que m’a dit un guide, c’est qu’en 1945, 1946 ou 1947, tous racontaient volontiers leur drame. Mais les enfants de ces adultes en ont eu marre: «C’est qu’on a une ville, une région, un pays à reconstruire et tout le monde a son drame. Alors, on se tait et on travaille!» C’est pour ça que pendant une bonne vingtaine d’années, les habitants n’ont pas vraiment parler de leurs misères et des drames qu’ils vivaient. Et, à l’époque, les psy et le choc post-traumatique, ça ne faisait pas partie de la vie… C’est pour ça qu’il faut attendre les petits-enfants qui posent des questions : « Grand-papa, tu as vécu la guerre, qu’est-ce que c’était? Et toi, grand-maman, qu’est-ce que tu as vécu? » Les enfants ne voulaient pas en entendre parler, mais les petits-enfants, oui. C’est pour ça que beaucoup de livres, de films, de musées ont vu le jour à la fin des années 70 et au début des années 80.

J’ai quand même fait mon cours d’histoire du XXe siècle en 1980-1981. Je suis marquée depuis ce temps.  En fait, depuis l’année d’avant, alors que mon prof d’enseignement religieux (oui, oui) m’avait fait lire Au nom de tous les miens, de Martin Gray. Depuis, je ne compte plus le nombre de livres que j’ai lus sur le sujet de la Deuxième Guerre. Mais encore tout plein que je n’ai pas lus.

Bon. J’essaierai de faire plus léger demain.

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